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Interview : Fredrik Gertten, réalisateur de « Bikes vs Cars »

Le 15 juin dernier, le documentariste suédois Fredrik Gertten était à Paris pour recevoir le prix Talent d’Or du Vélo 2016 au Salon Européen de la Mobilité pour son film Bikes vs Cars, qui dénonce le primat de la voiture dans l’aménagement urbain. Le réalisateur, originaire de Malmö, nous explique sa démarche et nous donne son point de vue sur la question.

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À côté d’une carrière journalistique qu’il a exercée dans le monde entier en collaborant entre autres pour le journal suédois Arbetet pendant près de dix ans, Fredrik Gertten a fondé sa propre société de production, WG Film, en 1994, avec le documentariste Lars Westman. Basée à Malmö, où vit le réalisateur, elle produit de nombreux documentaires ouverts sur le monde entier et sur des sujets très variés, mais surtout sociétaux.

Soucieux de l’environnement et des problèmes de société, F. Gertten réalise Bananas!* en 2009, un documentaire qui aborde le conflit juridique entre la Dole Food Company et les travailleurs dans les plantations de bananes au Nicaragua suite à des cas avérés de stérilité provoqués par un pesticide, puis Big Boys Gone Bananas!* en 2011, film qui décrit la façon dont sa société de production a été poursuivie en justice par la Dole Food Company pour son film précédent.

En 2015, c’est l’industrie automobile qu’il pointe du doigt avec la sortie de son film Bikes vs Cars, co-financé en crowdfunding sur Kickstarter. Toujours aussi subversif, il explore le monde avec son équipe pour témoigner des nombreuses injustices des villes à l’égard des cyclistes, en décrivant le chaos et les dangers aussi bien physiques qu’environnementaux provoqués la voiture.

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Son documentaire remporte un grand succès critique et public, et circule dans de nombreux festivals du monde entier, en Pologne, en Italie, en Angleterre ou aux États-Unis. Le 15 juin 2016, Fredrik Gertten vient recevoir le Talent d’Or du Vélo 2016 lors du Salon Européen de la Mobilité à Paris. Organisé chaque année depuis 2011 par le Club des villes et territoires cyclables, ce concours récompense des femmes et des hommes qui œuvrent pour le développement de l’usage quotidien du vélo urbain, dans une perspective de mobilité durable et citoyenne.

Le prix lui a été remis par Christophe Najdovski, maire-adjoint de Paris chargé des transports, des déplacements, de la voirie et de l’espace public, et par Corinne Verdier, présidente d’Altinnova (concepteur et fabricant de stationnements vélo).

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De gauche à droite : Christophe Najdovski, Fredrik Gertten et Corinne Verdier. Photo : David Delaporte.

En plein Championnat d’Europe de Football, le dernier film de F. Gertten réalisé avec son frère Magnus, Becoming Zlatan, est sorti le 29 juin 2016 en France. Le film était sorti le 17 février 2016 en Suède.

Fredrik Gertten revient sur son travail de documentariste, et plus particulièrement sur son film Bikes vs Cars, à qui il doit probablement son plus grand succès.


Kulturfika : Du commerce des bananes dans Bananas!* (2009) à Zlatan Ibrahimovic dans Becoming Zlatan (2015), les sujets de vos documentaires sont assez variés. Comment procédez-vous pour élaborer vos films ? Répondez-vous à des commandes ou traitez-vous des sujets qui vous interpellent personnellement ?

Fredrik Gertten : Je ne travaille qu’avec ce qui m’intéresse personnellement. Je collecte toujours plein d’informations. C’est quand j’ai acquis suffisamment de connaissances sur un sujet que je peux commencer un film. Il est possible aussi que je reprenne des idées que j’ai eues il y a dix ans.

KF : Comment êtes-vous venu à réaliser un documentaire sur le vélo ?

FG : J’ai toujours été très intéressé par la planification urbaine et l’aménagement de la ville. Je me déplace beaucoup à vélo sur les territoires où j’exerce mon métier de journaliste. Je trouvais ces problématiques très intéressantes. Et c’est un fait avéré que l’aménagement urbain est très souvent dicté par des lobbys qui ne préservent pas vraiment le concept de ville. On peut le voir en France avec les grands supermarchés situés en dehors des villes, qui mènent les plus petites villes et les villages à leur perte. Ils tuent les petits commerces. Les bouchers ou les boulangeries disparaissent peu à peu. L’argent n’est jamais local, il est toujours géré depuis l’extérieur. L’économie a tendance à détruire les villes. C’est une problématique qui m’a toujours intéressé et alerté. Bien sûr, j’ai également toujours été intéressé par l’environnement, et par l’idée de faire un film sur l’environnement. Je vois le vélo comme une solution, et c’est pourquoi j’ai tenu à faire ce film.

KF : Avec deux milliards de voitures prévues pour 2020, votre documentaire semble avoir une portée quelque peu pessimiste et un propos plutôt alarmiste. Voyez-vous votre film comme une œuvre militante ?

FG : Les faits ne viennent pas de moi. Ce n’est pas mon pronostic. Même s’il y a de bonnes nouvelles et des progrès, et qu’on voit plein de gens faire du vélo à Paris et dans d’autres villes, il est très important de garder en tête le fait que les ventes de voitures explosent, et qu’elles touchent principalement la classe moyenne. L’industrie automobile se porte très bien.

Je ne sais pas si mon film est un film militant, mais ce que je peux dire c’est que ça ne me dérange pas qu’il soit utilisé à des fins militantes. Je trouve ça vraiment bien de voir que des militants, des politiques, des architectes ou des urbanistes utilisent mon film pour aborder des questions importantes. J’en suis vraiment très content.

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KF : Vous avez tourné votre documentaire dans le monde entier, du Brésil aux États-Unis en passant par la France, le Danemark et la Suède. Vous l’avez aussi présenté dans le monde entier. Comment a-t-il été reçu ?

FG : Ce qui est fascinant, c’est que mon film a été vu dans de nombreux pays et que sa diffusion continue encore de s’étendre à d’autres pays, à d’autres villes. Les gens partagent donc les mêmes préoccupations. Beaucoup de personnes ont l’impression que leur ville est unique. Peut-être qu’elles le sont, mais il y a aussi beaucoup de problèmes communs à d’autres villes. Finalement, ces villes partagent toutes les mêmes préoccupations et les mêmes problèmes liés à la voiture. C’est le même challenge pour tout le monde. Et ce qui est bien avec Bikes vs Cars, c’est que j’ai pu donner la parole aux gens qui habitent ces villes.

KF : Vous dites avoir travaillé avec une équipe de tournage essentiellement féminine. Comment expliquez-vous ce choix ?

FG : Quand j’ai commencé à préparer mon film, j’ai réfléchi au regard qu’il devait avoir. J’ai visionné beaucoup de vidéos sur le vélo. Et j’ai remarqué qu’elles abordaient la thématique du vélo surtout d’un point de vue sportif et machiste. Je voulais avant tout faire un film d’un point de vue humain, du point de vue des êtres dans la ville, qui utilisent le vélo comme un moyen de déplacement, et non de façon sportive. Si j’ai fait appel à des femmes, c’est pour essayer d’avoir un autre angle d’attaque. Non pas que les femmes ne peuvent pas s’intéresser à la pratique sportive du vélo, mais je me suis dit qu’il pouvait être intéressant de laisser la place aux femmes dans une approche de la pratique habituellement masculine. Mais je les ai aussi choisies parce qu’elles faisaient du très bon travail et que je n’avais jamais eu l’occasion de travailler avec elles.

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KF : Quelle est selon vous la meilleure ville pour faire du vélo ?

FG : Si on réfléchit au niveau des grandes villes, c’est bien évidemment Copenhague. C’est la plus grande ville cyclable du monde. Ma propre ville, Malmö, est aussi très bien sur le plan du vélo. C’est une plus petite ville, donc c’est un fonctionnement différent, mais on peut vraiment aller où on veut, et c’est un véritable plaisir.

KF : Et quelle est la pire ?

FG : Il y en a probablement beaucoup. C’est difficile de définir une liste des pires villes, il y en aurait beaucoup trop ! (rires). Je dirais que la plupart d’entre elles sont des villes américaines, qui sont entièrement construites autour de la voiture. Il est donc presque impossible de s’y déplacer à pied ou à vélo. Avec l’expansion de la voiture, il est très inquiétant de voir la situation de certaines villes aux États-Unis ou même en Europe. C’est parfois complètement fou, les voitures roulent beaucoup trop vite. Certaines villes sont très dangereuses. Il y a une vraie compétition entre le haut et le bas de la liste des pires villes (rires).

KF : Comment le vélo s’inscrit-il dans les villes suédoises ?

FG : Aujourd’hui, il y a beaucoup de villes où on essaie de remettre la pratique du vélo au goût du jour, de le réintégrer. Des politiques environnementales sont aussi menées dans de grandes villes, comme à Stockholm, avec une réelle volonté de changer les choses. La situation s’améliore de plus en plus dans certaines villes suédoises. Mais parallèlement, les magasins ont tendance à sortir de la ville, vers sa périphérie. Et c’est très souvent le cas en Suède. En dehors de la ville, les gens sont donc très dépendants de la voiture. Mais si vous vivez en ville, vous serez plus indépendants. La situation est très différente si vous vivez en banlieue ou dans le centre. C’est la même chose en France. C’est une problématique qui s’étend au monde entier.

On retrouve aussi ce problème en politique, puisque les personnes dépendantes de la voiture orienteront leurs votes vers des mesures prises au profit de la voiture. C’est devenu un modèle qui prime sur la planification de la ville. Le primat de l’automobile affecte aussi considérablement la démocratie. Les gens qui vivent en banlieue vivent plus isolés les uns des autres. Ils ont peur de leurs voisins. Ceux qui, en ville, marchent ou font du vélo, font plus facilement des rencontres. Là où la voiture domine, les gens ne se rencontrent pas. Pour moi, la planification de la ville est souvent mauvaise, et c’est la principale cause de ces différences ! C’est ce qui empêche les gens de circuler librement.

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KF : Votre film s’intitule Bikes vs cars. Selon vous, qui va gagner le combat ?

FG : Pour moi, le vélo représente un mode de déplacement traditionnel dans la ville alors que la voiture est réservée exclusivement aux commerces autour de la ville. Toutefois, je pense que les villes ont tendance à s’améliorer, à devenir plus accueillantes, plus vertes. Mais je pense aussi que la banlieue constitue « l’enfer de la voiture ». D’une certaine façon, les deux vont gagner ! (rires). Je pense aujourd’hui que le plus gros défi consiste à améliorer les déplacements dans la ville. Il s’agit d’un challenge « démocratique ».

Interview par Lucas
Traduction par Lucas et Laurent
Un grand merci à Véronique Michaud et Claire Schreiber du Club des villes et territoires cyclables

Jusqu’au 31 juillet 2016, tentez de gagner un DVD du film Bikes vs Cars.

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