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Critique : « Le Lendemain », l’enfer de la réinsertion

À l’occasion de la sortie en DVD de Le Lendemain le 4 octobre 2016, nous revenons sur ce premier film poignant de Magnus von Horn, coproduit par la Suède (Zentropa International Sweden), la Pologne (Lava Films) et la France (Cinéma Defacto). En Suède, le film a remporté trois Guldbaggar (oscars suédois) lors des Guldbaggen Awards 2016, ceux du Meilleur Film, du Meilleur Réalisateur et du Meilleur Acteur dans un Second Rôle. L’acteur principal, Ulrik Munther, était nominé dans la catégorie du Meilleur Acteur. En France, le long-métrage a été présenté lors de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2015, avant de sortir au cinéma le 1er juin 2016.

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Source : Nour films

Le Lendemain (Efterskalv pour le titre suédois) aborde le sujet délicat de la réinsertion sociale. John, jeune homme réservé au visage angélique, sort de prison et revient dans son hameau après avoir purgé sa peine pour une faute qu’il a commise, et que les autres habitants ne sont pas prêts d’oublier. Il ne faut pas en dévoiler plus pour mieux apprécier le travail de déconstruction opéré par le réalisateur Magnus von Horn, qui donne au fil de son film les clés de compréhension de son histoire. On part d’un regard neutre, et alors que l’empathie du spectateur pour le personnage s’accroît, un jeu de pistes lui donne progressivement des clés de compréhension. Tout passe par l’image, et la tension, en crescendo permanent, est due à cette dualité entre les tribulations du personnage principal et le surgissement des souvenirs du passé, autant chez John que chez les autres personnages.

Un film sur le regard et sa focalisation

Le film est d’ailleurs une oeuvre qui tourne entièrement autour du regard et de sa focalisation. Bien que Le Lendemain adopte le point de vue de John, il ne capte que très rarement son regard. La tête constamment baissée, posture de dominé qui renvoie à la soumission du prisonnier, le jeune garçon n’est plus qu’une sorte de fantôme qui a perdu toute énergie et toute personnalité. Au contraire, c’est par le regard des autres porté sur John que se construit le film. Celui de son père, de son frère, de son professeur, ceux de ses camarades de classe, celui d’une jeune fille avec qui il va sympathiser. Tous ces regards sont différents et signifient des choses différentes, mais se rejoignent et se dirigent sur la même idée, la faute irréparable commise par le jeune homme. Ces regards, qu’ils prennent la forme de compassion ou de haine, ne sont que jugement.

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Source : Nour films

En témoigne la mise en scène de von Horn, qui montre la plupart du temps John de dos, effacé face au regard des autres. Alors qu’on accède souvent facilement à la psychologie des personnages dans la plupart des films sur le milieux carcéral, ce qui permet de faire naître un contraste entre l’humanité du héros et l’inhumanité du milieu dans lequel il évolue, ici le personnage de John est dès le départ complètement opaque. On n’accède jamais à sa pensée, et le metteur en scène ne cède pas à la psychologie facile. En ce sens, Le Lendemain peut rappeler une autre oeuvre nordique, l’excellent film danois R (2010), qui quant à lui donne à voir une immersion radicale dans le milieu carcéral, et dans lequel on n’accède jamais vraiment à la psychologie d’un personnage quasiment mutique.

Le silence est d’ailleurs le seul moyen de survie dans cette société. Déjà rejeté voire conspué par les gens qui l’entourent, John est contraint de s’effacer lui-même, dans l’espoir de mieux réintégrer son monde d’antan. Il n’a plus le droit à la parole, tout ce qu’il dira ou fera risquerait de se retourner contre lui.

De fautif à victime : vers une réinsertion impossible

Le Lendemain est un film très dur car il est avant tout très humain. Il met le spectateur dans une position délicate, puisqu’il est impossible d’adhérer ni même de dénoncer totalement les réactions des personnages. Magnus von Horn filme la complexité des choses simples. Il ne s’agit pas de prendre parti, mais simplement d’assister à toutes les interactions que les êtres humains peuvent avoir face à une même question, non pas celle de la culpabilité, car il n’y a aucun doute que le personnage de John soit coupable, mais celle qui tend à se demander qui se cache derrière ce coupable. Certains y verront un monstre, d’autres un garçon sensible et inconscient. Certains éprouveront un dégoût manifeste, d’autres une certaine attirance. Quoi qu’il en soit, John n’est plus qu’un objet de curiosité pour les autres, et un instrument de la société. De fautif il est passé à éternelle victime.

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Source : Nour films

Antoinette Chauvenet, directrice de recherche au CNRS et auteure de nombreux ouvrages et articles sur le monde carcéral, cite un médecin indien dans Prisons sous tensions (2011) : « l’idée c’est d’avoir du mépris pour le crime, non pour les gens. C’est une erreur de considérer un groupe ou une personne comme un opposant, vous faites en sorte qu’il le devienne ». Cette citation correspond au propos du film qui montre combien les gens peuvent s’opposer à une personne au point de la conforter dans l’idée qu’elle est un opposant et qui la pousse par là à agir comme tel. C’est tout le problème de la prison et de la réinsertion.

La séquence d’ouverture du film illustre parfaitement l’enjeu de cette réinsertion. Alors que John range des vêtements dans un sac, une femme vient l’étreindre et lui murmure à l’oreille, d’un air inquiet, « ça va bien se passer ». Ce geste maternel laisse penser qu’il s’agit de la mère du jeune homme, avant son entrée en prison. Mais l’atmosphère clinique et le décor laissent à penser qu’il se trouve en fait en prison, et qu’il s’apprête à en sortir. Dans quel cas le jeune homme aura-t-il le plus besoin de courage ? Pour entrer ou pour sortir ? La séquence suivante donnera la réponse à cette dissonance, et instaurera le jeu de bandes verticales qui scindent l’écran et séparent les personnages durant tout le film, métaphore des barreaux physiques du milieu carcéral et séparation symbolique entre les personnages.

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Source : Nour films

Entre poésie et tension, un film poignant

Le film prend peu à peu la belle allure d’un western dans lequel la moto-cross se substitue au cheval, véhicule avec lequel les personnages solitaires explorent la campagne, mais qui servira aussi à des chevauchées plus sombres…

Bien que dans son démarrage le film souffre de quelques longueurs dues à ses errements durant lesquels le spectateur se demande vers où Magnus von Horn va diriger son récit, Le Lendemain fait partie de ces films qui font réfléchir les jours qui suivent leur visionnage. Sa tension croissante est remarquable de justesse et de simplicité, surtout que la musique est totalement absente du film. Le cinéma nordique nous montre encore une fois ses talents et son unicité, un cinéma qui mériterait une meilleure visibilité tant il s’impose comme exemplaire dans la production cinématographique européenne.

Le Lendemain (Efterskalv), de Magnus von Horn, avec Ulrik Munther, Mats Blomgren, Wieslaw Komasa, Alexander Nordgren, Loa Ek. Produit par Zentropa International Sweden, Lava Films et Cinéma Defacto. Distribué par Nour Film. Durée : 1h42. Sortie le 01 juin 2016.

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